Un rebond qui fait écho à ma note précédente "Lire l'Autre"
Photo Mth Peyrin , Eté 2009, La Jolie Semeuse
Le temps, la résidente et le vide
Le temps ne manque pas en résidence.
Il déborde.
Non pas autour de soi comme une corde
qui enserrerait jusqu’au cou vos chevilles et l’esprit. Non.
Lorsque je suis ainsi invitée à entrer dans un autre paysage
que le mien,
dans une autre maison que la mienne, j’expérimente des
sommeils nouveaux, des appétits et des mouvements qui ne me sont pas habituels.
Et un verbe se met à clignoter devant mes yeux comme un os pour le chien :
partir.
J’en suis reconnaissante. Oui.
Car partir ouvre la porte de la maison mieux qu’une clé
d’or.
Peut-être ridiculement convaincue aussi de ne pas être tout
à fait la bonne personne, le bon auteur, de ne pas être digne de la résidence
proposée.
Ridicule certainement. Impossible de ne pas rire devant tant
de crédulité. La mienne.
J’aspire souvent à être délivrée. Du temps. De l’espace. Du
poids de mon corps.
Etre loin.
Mais loin, de quoi ? De moi, de mon ordinaire manière
d’enfiler une nuit à un jour, ou plutôt de coudre avec maladresse l’une à l’un
ou l’autre à l’une ?
Je ne crois pas que mon temps soit si précieux que je ne
puisse lui laisser la bride sur le cou. Ici je reste souvent de longs moments
inactive. Et puis je fais ce qu’on me demande.
Souriant parfois en imaginant Robert Walser en résidence de
commis.
Commis à écrire. A commettre ce crime d’écrire qui nous est
instamment demandé.
Mon temps est tout sauf précieux.
Mon lieu est si bien caché que j’ai du mal à le nommer.
Aussi peut-il s’habiller de noms différents.
L’ailleurs de la résidence m’emplit les poumons et me fait
croire que j’ai enfin du souffle.
Entourée d’inconnus je glisse mes pas dans ceux du précédent
ou de la précédente.
Sans prendre ombrage des comparaisons possibles.
Ce qui est certain, ce qui est possible pour moi ici.
Incertain ou impossible à d’autres.
Tout à coup la vacuité m’entoure, et parfois m’enchante, me
délivrant de la règle ou me livrant une autre existence dans un temps et un
espace inconnus. Parfois cette vacuité me déconcerte, m’irrite ou encore me
chagrine. Mais elle est mienne, je la reconnais, où que je sois, elle est
fidèle, c’est celle de l’enfance et du grand âge, vacuité qui va prendre un nom, qu’on va me permettre d’habiller
du mot respectable de résidente. Celle qui est permise à la déplacée que je
suis.
Je réside. Non pas j’habite. Ou je vis.
Ca, c’est ce que je fais chez moi. A mon adresse.
Ici, si loin de là. Là-bas.
Je réside à présent dans le momentané, le précaire, l’idéal.
Ce qui ne durera pas. Ce qui loin de s’éterniser s’interrompra quand le temps
de la résidence s’achèvera et que j’en reviendrai à mes habitudes, le lit, la
table, le jardin, ce qui ordinairement donne une adresse où vous envoyer les
livres, des listes, des recommandations.
Il m’arrive d’envoyer des lettres à mon adresse.
Depuis l’ailleurs que j’occupe je lance des flèches vers ma
maison.
Petites et bien aiguisées, mais tendres. Envoyées par la
poste à mon adresse.
A destination des miens. A leur adresse.
Où, pendant le temps ouvert de la résidence on ne peut me trouver
puisque je n’ai plus d’adresse. Ou plutôt qu’on ne peut m’adresser que
d’immatériels messages électroniques.
Insérée dans le pays nouveau que l’on me prête, je rencontre
des gens et des enfants, des oiseaux en grand nombre et aussi de très petites
pierres dont je remplis mes poches, au cas où je ne serais plus en mesure de
retrouver la route du moulin où je réside.
Existe-t-il des écrivains qui sont tout au long des jours
des poètes à temps plein ?
Je l’ai déjà écrit, je ne suis poète que de quatre à cinq,
tous les matins.
Et parfois je ne me réveille pas, alors ça saute un jour, la
poésie.
Sauf qu’ici, en résidence, le vide est avec moi, prêt à
s’asseoir sur le coin de la table, à me tirer par les cheveux, rappeler à
l’ordre : tu dois travailler et gentiment le travail se glisse près de moi
et nous nous essayons, ensemble, à ce temps étrangement libre de la résidence
d’écriture.
Texte écrit après de nombreuses résidences (Finlande,
Tunisie, Belgique) et de la dernière en Brenne, à l’initiative de la F.O.L pour
dire à la fois ma reconnaissance et aussi l’état curieux que procure la
confiance que l’on met en vous, un état de vide délicieux et angoissant qui
permet –peut-être- de s’attaquer à sa montagne intérieure.
Sylvie Durbec
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